Gilles Vernet – Instituteur, réalisateur, scénariste, écrivain et conférencier
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Les parents, ils ont besoin de conseils, mais il y a un point que je veux souligner en premier, c’est la nécessité de retrouver l’autorité parentale. C’est assez étonnant de voir comment les écrans ont mis à mal, dans certaines familles, l’autorité parentale.
Les enfants & les écrans : pourquoi vous être intéressé au sujet ?
L’impact des écrans, il est absolument prégnant dans les classes depuis des années. Mais il y a eu un vrai basculement au moment du Covid parce que tout le monde s’est équipé : les enfants dans mes classes qui étaient plutôt prémunis se sont trouvés tous équipés, tous sur des réseaux et là l’impact est devenu très fort. L’impact que j’ai pu constater, comme tous les enseignants, c’est évidemment la mémoire, la tension, le goût de l’effort et aussi toute la tension que ça peut créer, les situations de harcèlement…Mais, ce qui m’alarme le plus et qui est à l’origine de tout mon engagement, c’est l’érosion lente mais très inquiétante du langage. Et la raison en est simple, c’est que les enfants parlent de moins en moins dans leur famille, soit parce qu’ils sont eux-mêmes sur écran, soit parce que tout le monde est sur écran et le langage s’érode réellement. Et comme je considère que, enfin comme tout le monde, que notre civilisation, c’est le langage, qu’on enlève le langage, on est des animaux. C’est un de mes chevaux de bataille fondamentaux, et en ça j’essaie d’éveiller et les parents et les enfants à la prise de conscience de l’importance du langage et des échanges langagiers pour le développer.
Les enfants & les écrans : quelles conséquences à l’école ?
Il y a plusieurs impacts des écrans à l’école. On l’a dit tout ce qui est attention, mémoire, d’un jour sur l’autre ils sont capables d’oublier ce qu’on a dit la veille parce que leur attention n’est pas suffisamment captée. Ils sont habitués à des contenus très émotionnels, très chocs, qu’ils ont sur les écrans, et on pourrait dire qu’un professeur à côté, ça n’a pas la même dynamique. Donc pour certains, il y a un défaut de mémoire. Il y a personnellement un des sujets qui est en dehors du langage, qui me semble crucial, c’est le goût de l’effort. En fait, les enfants font de moins en moins l’expérience de l’effort, puisque ces outils répondent immédiatement à tous nos désirs, toutes nos frustrations, et en plus, ils peuvent même calculer avec l’IA, répondre à des questions. Donc, ils ne comprennent plus ou ils ne goûtent plus le sens de l’effort. Quand on monte en haut d’une montagne, tout le long de la montée, l’enfant va dire « Oh, quand est-ce qu’on rentre ? C’est trop fatigant, j’en ai marre, etc. » et c’est quand il sera en haut qui réalisera pourquoi il est monté et tout l’intérêt de l’effort qu’il vient de faire. Donc il faut arriver à produire des efforts pour en comprendre le sens. Et aujourd’hui cette problématique est bien réelle. Moi j’essaie d’insuffler le goût du travail à mes élèves parce qu’avec les écrans ils l’ont de moins en moins.
Quel est le rôle des parents ? Des good tips ?
Le rôle des parents, il est capital. En fait tous les profs vous diront on ne peut rien faire sans les parents. Pour ça j’ai commencé à leur donner, à chaque réunion de parents en 2018, une feuille qui était « votre enfant et les écrans ». Et donc j’ai vu leur gratitude parce que la feuille reprenait tous les dangers que les écrans pouvaient représenter pour l’enfant, aussi des aspects positifs, et donnait des clés pour comment gérer la chose, et j’ai trouvé une grande reconnaissance de leur part. Les parents, ils ont besoin de conseils, mais il y a un point que je veux souligner en premier, c’est la nécessité de retrouver l’autorité parentale. C’est assez étonnant de voir comment les écrans ont mis à mal, dans certaines familles, l’autorité parentale. Et aujourd’hui, les familles qui s’en sortent sont les familles où les parents mettent des limites et les font appliquer, parce que c’est des contenus extrêmement addictifs. Donc pour moi, le plus tard, on va donner le smartphone, le mieux ce sera, et de ce point de vue-là, on peut parfaitement acheter un ordinateur portable, où il va y avoir énormément de choses très intéressantes, beaucoup moins de contenus addictifs et de structures addictives que celle du smartphone, où tout se fait juste avec le pouce. Là, on a un clavier, on a des lettres, on a des mots, justement. Donc ça, c’est un des premiers conseils. L’autre conseil, c’est de graduer progressivement l’arrivée des écrans dans la vie de l’enfant. Pas d’écran, bon il y en aura, il y a la télé, mais pas d’écran individuel, vraiment pas avant 5 ans. Et puis après, on peut amener l’enfant, mais je pense plus par des ordinateurs, ou aussi en le formant à travers des films. Il s’agit aussi de former son œil. Et puis pour finir, c’est un point important, c’est que 80% des parents ne savent pas ce que regarde l’enfant sur les écrans. C’est assez dramatique et dangereux d’une certaine manière. Donc c’est de maintenir un échange, la parole avec l’enfant, et aussi de le guider vers tous les contenus très intéressants qu’il y a sur internet parce que ce qui est fascinant c’est à quel point ils regardent des contenus abêtissants alors que, ils ont à leur disposition des choses quand même assez fabuleuses.
Les marques ont-elles aussi un rôle à jouer ?
Alors que les marques aient un rôle un jouer, sans doute. C’est assez difficile dans le sens où un des cœurs du métier d’internet qui va créer justement de l’addiction, c’est la publicité. Pour moi la clé c’est que les marques s’engagent dans une démarche citoyenne d’avertissement, de prise de conscience à travers des campagnes qu’elles financent, conçoivent, et Dieu sait si les publicitaires sont imaginatifs, sur ce sujet pour toucher les parents. Moi je fais beaucoup de conférences où j’essaie de les toucher émotionnellement. Aujourd’hui il y a aussi, et je parle beaucoup avec des enfants, un manque d’amour, de temps consacré à l’enfant. Le plus bel héritage qu’on donne à nos enfants, ce n’est pas l’argent etc, c’est le temps qu’on leur a donné. Et aujourd’hui le temps manque pour tout le monde, on est tous pris par ces objets-là, et c’est pour ça que j’invite les parents à sanctuariser des temps déconnectés, c’est-à-dire garder dans la famille pour tout le monde, frères et sœurs compris, un moment, le repas, le week-end, un autre moment, où plus personne n’a d’écran, l’écran ne vient pas nous importuner en permanence.
Un Positive word pour conclure ?
Alors, comme élément positif, je dirais la plasticité mentale des enfants. C’est absolument phénoménal de constater à quel point, en peu de temps, à partir du moment où on fait des changements dans l’éducation de l’enfant, entre autres quand on limite fortement les écrans, quand je réussis à convaincre les parents de le faire, les impacts sont extrêmement rapides. Et cette année aussi, avec ma classe, j’ai pu m’apercevoir de ça parce que je vois l’impact sur le langage, mais je vois aussi qu’en les nourrissant d’un langage riche et d’une certaine appétence au travail, on obtient des résultats rapides. Donc il s’agit juste de se mobiliser et d’agir.
