Olivier Hamant – Chercheur à l’INRAE, auteur et directeur de l’institut Michel Serres
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Il ne faut pas essayer de convaincre, parce que convaincre c’est déjà de la performance. Il faut plutôt créer le moment du trouble en fait. Se dire « tiens, ça, je ne l’avais pas vu » ou « peut-être que je suis en train de passer à côté de quelque chose ». Ça, c’est le premier pas vers le déraillement. Et une fois qu’on a pris ce premier pas, après c’est là où le monde robuste a toute sa valeur, parce que là c’est moins cher, plus joyeux, plus pédagogique, économiquement plus rentable.
Performance = danger ?
Je dirais plutôt que la performance, c’est une fragilité potentielle. C’est-à-dire que si on décide d’être performant, donc efficace, efficient – efficace, ça veut dire atteindre son objectif, efficient avec le moins de moyens possible. On va forcément se canaliser, s’enferrer dans une voie étroite. Ça, ça peut marcher que si le monde est stable et abondant en ressources. Si on rentre dans un monde instable, en polycrise, en permacrise, si on s’est enfermé dans une voie étroite, on est sûr de se planter. La performance, elle est utile seulement si elle est transitoire. La performance, c’est le pompier dans l’incendie qui a besoin d’être performant, mais il ne peut pas être en mode performant 24 heures sur 24. On a plutôt vu des entreprises qui ont mis l’accent sur la performance du matin au soir et donc qui sont parties en burn out.
Pourquoi s’inspirer du vivant ?
La robustesse, ça vient de quercus robur, en latin : le chêne. Donc l’arbre, le chêne, c’est l’exemple canonique de la robustesse. Il résiste au vent, donc il est stable malgré les fluctuations et il résiste aussi à des sécheresses estivales, des gelées hivernales. Donc son espace de viabilité est immense. Qu’est-ce qu’on trouve chez ces êtres vivants qui sont si robustes ? Des redondances, de la diversification, des incohérences, des erreurs, de l’imprécision, etc. C’est que des contre-performances au service de la robustesse. C’est ça qu’il faut qu’on construise. On a plutôt construit des systèmes très performants, très optimisés, donc qui sont très fragiles. Donc l’arbre, par exemple, vous pouvez compter le nombre de feuilles qu’il y a sur un arbre, c’est hyper redondant. Il y a aussi beaucoup de fleurs, beaucoup de branches, beaucoup de racines. Tout ça, c’est des redondances qui permettent à cette arbre d’être très robuste. L’arbre optimisé, ce serait une tige, une feuille : très fragile.
Qu’est-ce que l’entreprise robuste ?
Ce qu’on va trouver dans les entreprises robustes, c’est un fort lien au vivant, à la biodiversité du territoire, un fort ancrage territorial, beaucoup de diversification des activités. Par exemple, une exploitation agricole qui fait de l’agro-écologie dans son territoire, va aussi faire du pain, donc transformer le blé en pain, va faire de l’agro-tourisme, faire polyculture, élevage, enfin voilà, beaucoup de diversité. Et puis, ce qu’on peut trouver aussi, c’est des modèles économiques. C’est notamment le modèle de l’économie de la fonctionnalité, où en fait, au lieu de vendre des produits et de vendre beaucoup de produits jetables, avec de l’obsolescence programmée, on va plutôt basculer dans l’économie de la fonctionnalité et de la coopération où on fait des objets haut de gamme, partageables. Yann Lemoine, entreprise sociale et solidaire, les « Biens en Commun », qui mettent des perceuses, des objets comme ça qu’on peut avoir dans des petits casiers et récupérer à une somme modique, finalement, mais on a des objets haut de gamme à un prix plus bas. Donc ce qui est fort dans ces modèles-là, c’est que non seulement on est rentable économiquement, mais en plus, on inverse le problème du pouvoir d’achat. C’est-à-dire qu’on crée les conditions dans lesquelles le citoyen n’a plus besoin d’acheter. Et ça, c’est en train d’arriver.
Ces nouveaux modèles imposent quels changements ?
C’est un changement culturel. Par exemple, dans le monde de la performance, le règlement l’emporte sur la raison d’être. Donc, le règlement très performant, très prescripteur, la raison d’être plutôt cosmétique. Dans le monde de la robustesse, on commence par la raison d’être pour stimuler les approches participatives, la subsidiarité. On construit un projet collégialement et c’est seulement à ce moment-là qu’on va regarder le règlement. Et le règlement n’est plus un censeur, c’est une aide. Il va nous donner d’autres idées. L’autre chose qu’on va faire, qui est encore plus importante, c’est qu’on ne va plus regarder les indicateurs de performance en premier. Ce qu’on regarde en premier, c’est le stress test. On secoue son entreprise, son projet, virtuellement, évidemment, avec une très grosse fluctuation et on voit tout de suite ce qui craque, ce qui ne tient pas. Et donc, pour que ça ne craque pas, on va l’enrobuster. Ça veut dire qu’on va chercher à développer des mesures en amont, préventives, pour que le projet tienne. Ça sera de nouveau des redondances, de la diversité. On va retomber sur les principes du vivant. Et une fois qu’on a construit son projet robuste, seulement à ce moment-là, on va regarder les indicateurs de performance qui viennent après. Si on réfléchit bien, c’est vraiment tout qui change. C’est que l’investisseur, avant de demander un retour sur investissement, dans le monde fluctuant, il va demander la fiabilité du retour sur investissement.
Et donc, il va investir dans des entreprises qui ont des gages de robustesse. Donc, l’investisseur devient un assureur. L’assureur, lui, parce que l’investisseur prend son rôle, l’assureur fait de la prévention. Il est en amont pour créer les conditions dans lesquelles on n’a pas besoin d’assurance. Le client qui avant était un consommateur devient un coopérateur parce qu’il répare, il coopère, il évolue, il fait adapter les produits. Tout ça, c’est le monde de la robustesse. Plus joyeux, il faut quand même le dire, nous sommes dans le monde du burn out et on pense qu’augmenter les performances, ça va nous guérir. Il faut quand même réaliser le délire. Donc comment on fait pour sortir d’une secte ? C’est presque ça la question. Quand on analyse, les gens qui travaillent sur ça, sur la déprise sectaire, il faut créer des bugs. Il ne faut pas essayer de convaincre, parce que convaincre, c’est déjà de la performance, il faut plutôt créer le moment du trouble, se dire « tiens, ça, je ne l’avais pas vu » ou « peut-être que je suis en train de passer à côté de quelque chose ». Ça, c’est le premier pas vers le déraillement.
Et une fois qu’on a pris ce premier pas, après, c’est là où le monde robuste a toute sa valeur, parce que là, c’est moins cher, plus joyeux, plus pédagogique, économiquement plus rentable. Donc tout ça va évidemment ticker toutes les bonnes cases. Mais le premier pas, c’est celui-là, c’est créer un bug.
L’IA : amie ou ennemie de la robustesse ?
Si on regarde les IA actuellement, c’est plutôt des IA qui manifestent l’endoctrinement dans le culte de la performance. On va On va utiliser des IA hyper performantes et on va déléguer à la machine des actions qu’on faisait avant tout seul. Et donc en fait on va désapprendre. Comment on fait avec l’IA dans le monde de la robustesse ? L’idée, c’est de voir la partie robuste de l’IA. Pour moi, la seule partie qui est au service de la robustesse, c’est la sérendipité, donc le hasard heureux, le fait que quand on demande une information à l’IA, on va avoir accès à des nouvelles ressources, des nouvelles idées, une nouvelle référence. Et ça, ça ajoute des cordes à notre arc. Ça, c’est de la diversité, ça peut même être de la redondance, c’est de la robustesse. C’est ça qu’il faut arriver à faire avec l’IA. C’est en fait hybrider avec l’IA pour que cette IA, on ne délègue jamais à l’IA, qu’on soit toujours en partenaire avec l’IA. Et là, on va voir les gains de robustesse de l’IA sans avoir les défauts de la performance. Et donc, l’IA du futur, pour moi, c’est une petite IA low tech que l’on construit dans son entreprise. Un peu du bricolage, on a les mains dans le code. Ce ne sera pas parfait, mais justement, c’est ça qui fait sa valeur. Parce que ce n’est pas parfait, il y aura une hybridation avec les humains et donc on va apprendre l’un de l’autre.
Un Positive Word pour conclure ?
Une expression que j’aime beaucoup utiliser, c’est ce proverbe africain qui dit : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse« . Là, nous sommes dans un moment où les arbres sont en train de tomber. C’est beaucoup ce qu’on entend si on regarde sur les chaînes d’info continues, on va voir des énormes catastrophes, mais on oublie un peu la forêt qui pousse parce que c’est très silencieux. Ce qui est incroyable, c’est que ce monde robuste, ce n’est pas une utopie lointaine, il est déjà là et il faut juste le regarder. On peut faire une veille locale et vous allez voir le monde robuste autour de vous.
