Pascal Canfin – ex Directeur Général de WWF France

28 mars 2018

Le climat, quelles actions essentielles pour gérer l’enjeu ?

Les actions principales, c’est d’assurer la cohérence. A l’échelle d’une entreprise, le seul responsable qui peut assurer cette cohérence, c’est le directeur général, le PDG, qui doit faire en sorte que l’enjeu climatique se mette à la fois dans la technologie, dans les achats, dans la R&D mais aussi dans la communication, dans le marketing, l’ensemble des supports, des métiers, des fonctions d’une entreprise. Si le climat reste réservé à une équipe dite « développement durable », on n’a aucune chance que ça infuse l’ensemble des enjeux des impacts d’une entreprise et c’est pour ça que nous, au WWF, quand on travaille avec une entreprise c’est en permanence avec la direction générale, sinon on sait quasiment par avance que c’est perdu.

Et le climat social ? Quelle priorité à gérer ?

Le climat social, on l’a vu récemment, il implique, pour qu’on puisse gérer la transition, que la transition soit juste. Et nous, au WWF, on se bat pour ce concept de la transition juste. Pendant des mois et des mois, avec Nicolas Hulot, on a essayé, lorsqu’il était encore au gouvernement, de convaincre le Premier Ministre, le Président de la République, le ministre des finances, de faire en sorte qu’une partie des recettes fiscales de la fameuse taxe carbone qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes même si, bien évidemment, ça va bien au-delà, qu’une partie de ces recettes soient redistribuée, pour que les Français qui payent cette augmentation de la taxe carbone puissent se dire en face : « J’ai des recettes concrètes : j’ai des aides supplémentaires, j’ai un chèque vert, j’ai une prime pour la voiture électrique, etc. » de manière très concrète. La réalité, malheureusement, c’est que la quasi-totalité des recettes fiscales liées à la taxe carbone ont été utilisées pour le CICE et pour d’autres dépenses que des dépenses environnementales, ce qui fait que les Français concernés n’ont pas compris l’histoire. Ils se sont dit « Moi on me taxe, je n’ai pas pour autant plus d’alternatives, donc je suis contre. » Si on sort de ce système, je pense qu’on a une chance de remettre dans le bon sens, en quelque sorte, l’évolution de la fiscalité sur le carbone parce qu’elle est nécessaire mais elle ne sera acceptable et nous, c’est ce qu’on dit depuis le début, que si elle est juste et redistributive.

Le rôle des ONG dans la transition environnementale ?

Les ONG ont plusieurs rôles, et c’est comme ça que je pilote la chose au WWF : le premier rôle c’est l’alerte, il faut toujours alerter, toujours faire prendre conscience de la dégradation du climat, mais aussi par exemple de la disparition du vivant. Juste un chiffre : depuis 40 ans, 60% du vivant sauvage sur notre planète a disparu. C’est un chiffre qui n’est pas nécessairement connu du grand public, et donc notre première mission c’est l’alerte basée sur les constats scientifiques. La deuxième mission, c’est le fait de protéger, de gérer des espaces pour les protéger, donc de gérer des aires marines protégées, de gérer des forêts, de gérer des parcs naturels, de façon à créer, dans un monde où la pression sur l’environnement ne cesse de s’accentuer, des espaces où cette pression décroît. Puis le troisième métier, qui est peut-être le plus important, c’est de transformer. De transformer les politiques publiques, de transformer les représentations des citoyens, des consommateurs, et de transformer les pratiques des entreprises, pour qu’enfin on arrive à un monde qui soit soutenable.

Leur lien avec les entreprises ?

Nous, au WWF, on travaille beaucoup avec les entreprises. Pourquoi ? Parce qu’on pense qu’il n’y a aucune chance qu’on arrive à atteindre nos objectifs, c’est-à-dire par exemple limiter la hausse du climat à 2°C de réchauffement, si les entreprises ne jouent pas le jeu. L’idée selon laquelle on pourrait y arriver uniquement par les politiques publiques, ou uniquement par les citoyens, mais que les entreprises elles, ne changeraient rien à leur business model, à leur communication, à leurs technologies, on pense que c’est juste une utopie. Donc, on doit travailler avec les entreprises, on doit dialoguer, les engager, parfois les challenger, on mène des campagnes contre certaines entreprises qui refusent de bouger, mais on est aussi en accompagnement de celles qui sont prêtes à jouer le jeu. Et de plus en plus d’entreprises, au niveau des PDG, des CEO, ont pris conscience que la question climatique par exemple, ça n’était plus un sujet de risque réputationnel, ça n’était plus un sujet d’image : « Ah c’est pas bon pour mon image d’être mauvais pour le climat », non : c’est un vrai sujet qui peut impacter le business demain, parce qu’on monde à 3, 4, 5°C de réchauffement climatique, c’est forcément un monde plus instable, un monde où il y a plus de conflits, où on opère plus difficilement parce qu’il y a plus de tensions sur les ressources en eau, sur les conflits locaux, etc. Et donc les entreprises ont intérêt, et de plus en plus de patrons l’ont compris, on le voit bien à Davos, où 8 des plus grands risques sur les 10 qui sont identifiés par les entreprises et par les grands patrons sont des risques environnementaux. Donc ils ont bien compris qu’on était en train d’aller dans un monde très instable sur le plan environnemental, et donc très risqué sur le plan du business, et on travaille avec eux pour essayer de réduire ce risque environnemental et donc aussi, de fait, de réduire ce risque pour le business.

La systématisation d’un indice de compensation est-elle souhaitable ?

On plaide, nous, pour que les entreprises non seulement prennent des engagements, certes, mais mesurent de manière très précise le suivi de ces engagements. C’est vrai sur le climat, les émissions de CO2, c’est vrai sur le plastique, la baisse des consommations de plastique d’une entreprise, c’est vrai sur l’impact qu’elles ont sur la déforestation par exemple, donc il y a comme ça quelques sujets sur lesquels c’est tout à fait possible d’avoir une matrice chiffrée qui permet de suivre les enjeux. Et un de ces indicateurs, qu’on trouve particulièrement intéressant, c’est ce qu’on appelle Environmental Profit & Loss (EP&L) qui traduit donc le P&L pas seulement les directions financières mais l’ensemble des grands cadres des entreprises connaissent le P&L et ça fait partie des exigences du quotidien de leur métier, y compris dans la communication et le marketing bien évidemment. Et donc on se dit : « Rentrons dans le P&L les enjeux environnementaux. Donnons une valeur même si cette valeur est toujours contestable aux impacts environnementaux d’une entreprise, sur la forêt, sur le climat, sur les océans, et regardons quelle est la valeur négative financière de cet impact. » C’est ce qu’a fait un groupe comme Kering en le rendant public, et c’est très courageux de leur part, et on les salue pour cela, et ils ont montré que finalement l’impact environnemental de leur activité ou ce qu’il faudrait payer si on devait restaurer l’impact négatif d’un groupe comme Kering dans ses opérations, serait en gros équivalent au bénéfice net de Kering. Donc ça prouve bien que pour une entreprise qui n’est pas pour autant la plus importante la totalité du modèle économique dépend des services rendus gratuitement par la nature. Donc si toutes les entreprises commençaient à calculer cet indicateur, elles se rendraient compte à quel point leur modèle économique est en fait dépendant du fait que la nature, la vie, les océans, l’air, l’eau, est gratuite, qu’elles l’utilisent gratuitement. Et si demain, elles devaient se mettre à la payer, il n’y aurait plus de modèle économique pour aucune entreprise. Donc ça prouve qu’il faut absolument protéger ce capital naturel.

Les citoyens, leur place, leur responsabilité ?

Le citoyen, à la fois ces enjeux le dépassent considérablement, c’est très facile de se dire pour chacun d’entre nous « Qu’est ce que je peux faire si les Chinois ou les Indiens ne bougent pas ? », et en même temps il n’y aura de transition dans la vraie vie que si les consommateurs changent leur mode de vie, leur mode de consommation. Si on continue tous à vouloir rouler tout seul dans une voiture diesel ou essence, si on continue tous à vouloir des vacances au bout du monde 3 fois par an, etc. Vous pourrez inventer toutes les technologiques que vous voudrez, de toute façon, c’est perdu d’avance. Donc le rôle du citoyen, et du consommateur, ça n’est pas de renvoyer la responsabilité vers les autres. C’est de prendre sa part, mais en ayant conscience bien évidemment que tout seul ça ne suffit pas c’est pour ça qu’on a créé, nous WWF, une application qui s’appelle WAG – We Act for Good, qui permet pour la première fois d’agréger cette communauté de consommateurs français, de citoyens français, qui ont envie justement d’agir ensemble pour la planète et pour leur propre santé parce que généralement, ce qui est bon pour la planète, et aussi bon pour nous. Et on a aujourd’hui, après 3 mois de lancement de l’application, plus de 250 000 téléchargements, et 1 100 000 défis qui ont été réalisés par les Waggers, par cette communauté. Et notre objectif c’est d’atteindre, avant la fin de l’année 2019, 1 million de téléchargements, plusieurs millions de défis, qui agrégés, mis bout à bout, montrent que si on change tous un peu, ça change tout.

Un positive word pour conclure ?

C’est optimisme. Honnêtement, on ne peut pas se contenter de regarder la dégradation de l’environnement. elle est objective, elle est scientifique, elle est documentée, donc il ya deux options possibles : soit on baisse les bras, on se dit : « C’est comme ça, le monde que l’on va laisser à nos enfants ne sera pas terrible, et il sera clairement moins bien que celui dont on dispose aujourd’hui », soit on se dit : « On remonte les manches » et on voit qu’en fait on a toutes les solutions. Et c’est ça qui parfois me frustre fortement : c’est que, quand je regarde, d’un point de vue technologique, on sait quasiment tout faire, ce qu’il faudrait faire pour aller vers un monde bas-carbone : on sait faire des maisons à énergie positive, on sait faire des renouvelables, on sait faire des voitures électriques, évidemment on sait faire des vélos, on sait marcher, on sait faire des lieux de stockage, des batteries, on sait tout faire ! Ça n’est plus un sujet de R&D, d’innovation, en disant « Oh là là, il faut absolument qu’on ait 50 ans d’innovation devant nous », ça n’est pas vrai : on sait tout faire, on a toutes les solutions. Par contre, maintenant, il faut ajuster les règles du jeu, pour que ces solutions passent de l’exception à la norme. Et là on y est pas encore. Et c’est ça, la responsabilité principale des responsables politiques : c’est de faire en sorte qu’ils prennent les solutions qui existent déjà sur le marché, et que progressivement ils en fassent la norme et pas l’exception, et c’est pour ça qu’on se bat au WWF.

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